Le lieu — Histoire
Le Bitter Africain
1884 — 2026. Cent quarante-deux ans d'usage commercial ininterrompu.
I — L'origine
Un homme, un amer, un voyage.
Au coin de l'avenue Maréchal Joffre et de l'avenue Gabriel Péri se dresse un bâtiment qu'aucun visiteur n'oublie. Ses deux façades, percées chacune de trois portes et dix-huit fenêtres, dessinent des arcs en accolade — le vocabulaire de l'architecture orientaliste qui traverse le XIXe siècle européen. À Cavaillon, c'est unique.
À l'origine du bâtiment, un homme : Émile Élie Bertrand, né en Algérie en 1849 d'un père cavaillonnais. Son grand-père et son père, Louis, étaient cultivateurs au Thor. Louis part en Algérie au moment de la colonisation, devient marchand épicier dans une garnison militaire, puis liquoriste. Avec son fils Émile, il met au point une boisson à base d'écorces d'orange, de gentiane et de quinquina — un amer, comme on en fabrique alors partout en Méditerranée pour combattre la fièvre, le paludisme, la chaleur.
En 1872, leur préparation est primée aux foires de Paris et de Lyon. Elle s'appelle alors le Bitter Africain. Émile, qui a vingt-trois ans, vient de revenir à Cavaillon avec son père. Ils sont recensés au 19 place de la Couronne — l'actuelle place Gambetta. Père et fils sont déclarés liquoristes.
II — Le bâtiment
1884 — Construire à Cavaillon.
Quelques années plus tard, Émile fait construire son usine principale à Hussein-Dey, dans la banlieue d'Alger. Deux mille mètres carrés, une cheminée de cinquante mètres présentée à l'époque comme « la plus haute de l'Algérie », une production de quatre mille cinq cents litres par vingt-quatre heures.
Mais la consommation française grandit. « Pour répondre aux demandes des consommateurs de la France », écrit Hélène Maignan dans son article fondateur sur Émile Bertrand, le liquoriste « s'est vu forcé de créer un grand dépôt à Cavaillon, où il expédie ses bitters entièrement fabriqués dans son usine d'Hussein-Dey. »
C'est ce dépôt que vous voyez aujourd'hui. Construit vers 1884, enregistré dès 1886 dans les documents officiels comme « maison et distillerie ». Une partie du bâtiment servait au stockage et à la mise en bouteille ; l'enseigne « Bitter Africain » était peinte en façade — deux cartes postales du début du XXe siècle l'attestent.
L'architecture du dépôt n'a rien d'anodin. Sa façade orientaliste est une affirmation visuelle de l'identité africaine du produit. Au moment où Émile fait construire, il assume publiquement son origine algérienne et la met en scène, dans le centre de la petite ville provençale dont son père était natif.
III — Le notable
Maire d'Hussein-Dey, et liquoriste reconnu.
En mai 1888, Émile Bertrand est élu maire d'Hussein-Dey. Il est, à cette date, le seul maire algérien d'origine cavaillonnaise. Sa maison « Bertrand d'Aumale » possède des succursales à Alger, Bône (l'actuelle Annaba), Constantine et Oran.
Il s'éteint à Alger le 28 mars 1913, à soixante-quatre ans. Le bâtiment cavaillonnais est vendu peu après aux frères Faure, puis transmis au notable Durand-Sobrier, puis à la maison Granier — qui en fait toujours, à la fin du XIXe et au début du XXe, une distillerie. Ce n'est qu'en 1965 que l'immeuble entre dans le régime de la copropriété, sous le nom qu'il porte encore aujourd'hui : Le Bitter Africain.
IV — Aujourd'hui
Le plateau d'honneur.
Maison Joffre occupe le plateau d'honneur du bâtiment historique. L'extérieur reste fidèle à l'œuvre d'Émile Bertrand : façade orientaliste, fenêtres en accolade, briques apparentes des chaînages. À l'intérieur, l'architecte d'intérieur Émilie Rozas a choisi de renouer avec la grammaire haussmannienne — moulures, plafonds à caissons, cheminée d'origine restaurée, hauteurs sous plafond préservées — sans céder au pastiche.
Le contraste est l'esprit du lieu : dehors, l'Algérie qu'Émile Bertrand a aimée. Dedans, la France bourgeoise dans laquelle il a réussi. Cent quarante-deux ans plus tard, c'est dans cet équilibre exact que travaillent les locataires de Maison Joffre.
Passé — présent
Ce qui a été bâti, ce qui se transmet.
Le lieu, aujourd'hui
Y installer son travail.
Cavaillon est depuis toujours une ville de passage — entre la Méditerranée et la vallée du Rhône, sur les routes du commerce et des savoirs. Le bâtiment d'Émile Bertrand en garde la trace.
Le plateau en images — visite filmée
Pour aller plus loin
L'histoire complète d'Émile Bertrand a été établie par Hélène Maignan, archiviste de la ville de Cavaillon, dans un article de référence : « Les tribulations d'un Algérien Cavaillonnais — l'inventeur du Bitter Africain », paru dans la revue Patrimoine Culture n° 35 (septembre 2020). Les documents originaux — actes notariés, papiers à en-tête commerciaux, cartes postales — sont conservés aux Archives municipales de Cavaillon (cote 30/13).